L'INTUITION : UN AUTRE MODE DE COGNITION
Congrès Européen de systémique, Rome, 1996
Résumé
L'objectif de cette communication est d'explorer l'aspect intuitif de la cognition, qui est soit simplement ignoré des sciences cognitives, soit réduit à un processus logique inconscient.
Dans une première partie, nous exposons notre méthode d'exploration de l'intuition, qui est une méthode phénoménologique, permettant l'explicitation du vécu concret et immédiat, corporellement vécu, de l'expérience intuitive.
Puis nous exposons les premiers résultats de cette exploration : des différentes expériences intuitives que nous avons explorées, se dégagent un certain nombre de caractéristiques communes, qui constituent l'ébauche d'une description phénoménologique de ce mode de cognition méconnu.
INTRODUCTION
Le courant actuellement dominant dans les sciences cognitives, s'inscrivant dans la tradition du rationalisme classique, considère la cognition comme un processus analytique, déductif, séquentiel. Dans cette perspective, la cognition sous toutes ses formes - résolution de problèmes, prise de décision, apprentissage, mémoire -, consiste à manipuler selon certaines règles logiques des symboles représentant les traits du monde, avec sur toile de fond la représentation du but à atteindre.
Or il semble qu'il y ait un écart énorme entre cette représentation abstraite de la cognition et l'expérience réelle de sujets vivants engagés dans leur monde de situations familières. Les savoirs "en acte", tels qu'ils sont vécus et non pas tels qu'ils sont conceptualisés, ne se résument pas à tirer des conclusions à partir de faits et de règles. Comme l'a montré Hubert Dreyfus pour un jeu apparemment aussi algorithmique que les échecs [Dreyfus 86], ou encore Henry Mintzberg dans une étude plus spécialement consacrée au savoir-faire des managers [Mintzberg 90], un expert n'applique pas de règles. Il comprend la situation d'une manière globale et immédiate, intuitive.
De nombreuses tentatives ont été faites pour ramener le savoir-faire intuitif à un processus rationnel, analytique, - fût-il inconscient. Pour Herbert Simon, l'intuition n'est "qu'une analyse pétrifiée par l'habitude"[Simon 87]. Hubert Dreyfus la définit comme la reconnaissance inconsciente d'une similarité entre la situation présente et une situation antérieurement vécue [Dreyfus 86]. Nombre de psychologues, comme Eric Berne [Berne 49], s'accordent pour considérer l'intuition comme une inférence inconsciente.
Mais toutes ces explications ramènent le contenu de l'intuition à quelque chose de déjà connu : aucune d'entre elles ne permet de comprendre la résolution de problèmes complexes, la création d'idées nouvelles, pour lesquelles il n'existe pas de précédent connu. En fait la partie inférentielle de la décision, celle qui s'appuie sur des faits et des règles, correspond plutôt à un savoir de novice, elle traduit en fin de compte une incompétence. Et la reconnaissance d'une situation ne permet pas non plus d'expliquer une idée réellement créative.
Il est étonnant que très peu d'études aient été consacrées à la partie non analytique, non inférentielle, non comparative, de la cognition, à la manière dont jaillit la compréhension du problème, le diagnostic, l'idée nouvelle. Quelle est alors l'expérience du sujet, que se passe-t-il pour lui ? Il est vrai que l'expérience intuitive semble être une expérience très personnelle et intime, pré-réfléchie. Ce savoir-faire, "d'une efficacité remarquable, bien que ne se connaissant pas lui-même" [Piaget 74], comporte un caractère d'immédiateté qui le rend difficilement explicitable, "muet" [James 50], "tacite" [Polanyi 62]. Faut-il pour autant s'arrêter sur le constat qu'un phénomène cognitif aussi essentiel échappe à notre compréhension ? Autrement dit, faut-il renoncer à l'étude scientifique du coeur de l'expérience humaine ? Sans pour autant chercher des explications de l'intuition, n'est-il pas possible d'aller plus loin dans la compréhension du phénomène ? L'objectif de notre recherche est de tenter l'aventure d'une phénoménologie de l'intuition1. Il s'agit d'explorer le vécu concret, immédiat, de l'intuition.
I. METHODOLOGIE DE RECHERCHE
Pour explorer l'expérience intuitive nous nous appuyons sur la technique de l'"entretien d'explicitation" [Vermersch 94]. Il s'agit d'une méthode d'entretien qui permet d'explorer les aspects implicites et pré-réfléchis d'une action physique ou mentale. L'objectif de l'entretien est de recueillir non pas la représentation que le sujet se fait de son action, mais la description de l'action réellement vécue (qui en est souvent très éloignée). Dans ce but, l'intervieweur guide le sujet interviewé d'une position de parole abstraite vers une position de parole "incarnée", c'est-à-dire vers l'évocation d'une action singulière, qui lui permettra de revivre la situation passée, avec les dimensions sensorielle et émotionnelle qu'elle comporte. Le questionnement d'explicitation permet ainsi au sujet d'opérer un réfléchissement de son expérience, c'est à dire de prendre conscience de la succession d'actions qu'il effectuait de manière pré-réfléchie, et de la mettre en mots.
Cette succession d'actions constitue le modèle d'une "stratégie". Une stratégie est une séquence d'actions tout à fait précises que chaque individu effectue, la plupart du temps inconsciemment, pour réaliser un acte physique ou mental comme conduire, cuisiner, se mettre en colère, se calmer, se décider, composer un parfum ou mémoriser une partition musicale... L'entretien d'explicitation permet de décoder ces stratégies très finement en identifiant pour chaque étape :
-l'indice de conscience. Le décodage de stratégies permet ainsi de mieux connaître notre fonctionnement inconscient, d'élargir la qualité de notre indice de conscience.
-le "système de représentation", c'est-à-dire les modalités sensorielles utilisées : visuelle, auditive, kinesthésique, olfactive et gustative. L'analyse de nombreuses stratégies a montré que même les
actions mentales les plus abstraites comportent une part de sensorialité essentielle, qu'elles sont enracinées dans l'expérience corporelle.
-l'orientation de chaque représentation : est-elle orientée vers l'extérieur ou vers l'intérieur, et dans ce dernier cas est-elle remémorée ou construite. Par exemple, lorsqu'au cours d'une stratégie vous voyez quelque-chose, est-ce dans le monde extérieur, dans votre mémoire ou dans votre imagination?
-les liens entre représentations. Par exemple, une sensation corporelle particulière peut être liée à des images construites, à des sons remémorés, ou bien à d'autres sensations corporelles.
L'entretien d'explicitation permet donc de "modéliser" l'expérience intuitive. Sous quelle forme se manifeste l'intuition ? Quel état interne favorise, et suit, son apparition ? Quel entraînement, quelles circonstances permettent l'accès à cet état ? Comment ces caractéristiques varient-elles en fonction des personnes interviewées et des différents types d'intuition explorés ?
Pour expliciter le fonctionnement intuitif, nous nous appuyons également sur les textes, fort rares, de quelques auteurs qui ont exploré leurs propres expériences intuitives et transmis à travers leurs écrits un savoir sur ce mode de cognition et les moyens d'y accéder.
Par une analyse fine des écrits de certains auteurs, il est également possible de mettre à jour certains aspects de leur expérience intuitive, même s'ils n'en donnent pas de description explicite. Les métaphores utilisées, le choix des mots, révèlent, à la frange de leur langage, quelque chose de l'expérience privée (non forcément consciente) sous-jacente à leurs théories.
Notre objectif est donc, à partir de ces différents matériaux, non pas de chercher une explication de l'intuition (le pourquoi), mais de donner une description phénoménologique de l'expérience intuitive (le comment).
II. PREMIERS RESULTATS : UN AUTRE MODE DE COGNITION
Les premiers entretiens d'explicitation que nous avons menés l'ont été auprès d'un public de psychothérapeutes, de chercheurs scientifiques, et de personnes témoignant de décisions intuitives prises dans la vie de tous les jours. Sur la base de ce matériau concret, complété par l'analyse de textes fournissant une méta-cognition sur ce sujet, nous avons pu élaborer plusieurs "modèles" décrivant des expériences intuitives. Ces modèles présentent les traits communs suivants.
- L'expérience intuitive semble mettre en oeuvre un mode de cognition différent de celui que nous utilisons habituellement, caractérisé par un mouvement intérieur particulier. Ce mouvement consiste non pas à aller chercher et à saisir son objet, afin de le situer immédiatement parmi les choses connues, mais à laisser advenir et à accueillir ce qui vient. Ce mouvement de lâcher prise intérieur et l'état de disponibilité qui lui est associé semblent se situer au coeur de l'expérience intuitive. C'est pourquoi, à travers textes et entretiens, nous nous concentrons tout particulièremenr sur l'exploration de ses modalités.
- Le mode intuitif de la cognition se caractérise par une absence d'intention précise, de recherche d'un but défini. Alors que le fonctionnement habituel de la cognition fait une grande place à l'effort de volonté, dans la connaissance intuitive, la volonté n'intervient pas. Elle est tenue en suspens. L'intuition ne peut être recherchée, provoquée, elle arrive, c'est tout.
Plus le contexte est turbulent est chaotique, plus la tension vers un objectif précis est limitante, réduit et rigidifie l'espace des informations qui font sens dans l'environnement. La conscience ne peut en même temps être focalisée sur un objectif défini et périphérique, aux aguets, à l'écoute des discontinités subtiles qui peuvent faire bifurquer le parcours dans une direction inattendue.
- Cette absence d'intention est donc liée à une certaine forme d'attention. Contrairement à l'attention volontaire qui est concentrée sur un contenu psychique particulier, rigide et étroite, l'attention involontaire n'est pas focalisée sur un objet, elle est non sélective, détachée, "suspensive". Elle n'a pas pour but d'extraire à tout prix une information, de saisir, d'étiquetter, de modéliser, de classer et d'abstraire.
Cette forme d'attention "flottante" (selon la formule de Freud) est familière du psychanalyste. Il s'agit pour lui d'écouter, "avec la troisième oreille" [Reik 76], les nuances et ombres psychiques fuyantes, les demi-tons quasi imperceptibles qui vont finalement donner naissance à l'insight, à la compréhension du symptôme du patient .
Dans le domaine scientifique également, il est reconnu qu'une attention trop concentrée empêche la découverte. L'histoire des sciences est pleine de récits de chercheurs racontant comment la solution leur est apparue alors qu'ils ne s'y attendaient pas, souvent après avoir provisoirement suspendu leur recherche [Hadamard 75]. Lorsque la pensée déductive, épuisée, perd le contrôle, apparaît un espace calme où l'esprit trouve l'audace de prendre du recul par rapport aux modèles habituels, pour penser "à coté" [de Bono 72], imaginer autre chose.
- Cette forme de cognition n'a rien à voir avec l'application de règles logiques, qui est le propre du débutant. C'est comme si l'apprentissage des règles était à la fois complètement indispensable et complètement inutile, car comme l'a montré Hubert Dreyfus, le stade de l'expertise se caractérise par l'abandon des techniques [Dreyfus 86]. Il s'agit non seulement d'abandonner la technique, mais de cesser de réagir à des représentations du passé ou de l'avenir. La véritable expertise, c'est arrêter de fuir vers l'abstrait, le passé ou l'avenir, pour reprendre contact avec l'expérience immédiate, la situation qui est vécue ici et maintenant. Il s'agit pour le chercheur de se mettre en résonnance avec son environnement, d'écouter finement ses propres réactions, ses propres idées naissantes, et d'avoir le courage moral d'accepter ses propres pensées. "Je suggère que celui qui cherche oublie tout ce qu'il a appris, entendu ou lu, et prête l'oreille à sa propre réponse" [Reik 76].
- L'état de disponibilité intérieure qui est la condition de l'intuition permet de faire le silence en soi pour écouter les signes qui sont d'habitude négligés - sensations subtiles, impressions très fines, pré-pensées vagues. Le mode intuitif de la cognition est donc profondément enraciné dans le corps. Même l'intuition scientifique la plus abstraite émerge d'abord comme une image floue, une sensation vague, diffuse, obscure, une inclinaison, une ligne de force intérieure, ce que Jackendoff appelle "a kinesthesic image schema" [Jackendoff 93].
Ces pré-pensées qui "marchent à pas de colombe" (selon la formule de Nietszche), on ne peut forcer leur venue, elles s'évanouissent dès qu'on veut les saisir. Créer, c'est laisser germer ces sensations, les laisser prendre forme, devenir un motif, ou un leit-motiv, qui peu à peu s'impose. Une cohérence est pressentie obscurément, avant même d'apparaître clairement à la conscience. Et c'est ce pressentiment de cohérence, non encore identifié mais corporellement vécu, qui semble guider silencieusement l'action et la pensée du chercheur, au lieu de représentations abstraites et des règles logiques.
Notons que cet ancrage corporel est présent même dans les théories les élaborées et les plus abstraites. Cette constatation semble démentir l'hypothèse d'une évolution de la pensée intuitive, concrète, vers la pensée abstraite, qui serait l'achèvement de la première. "Le concret n'est pas un pas vers autre chose: il est notre chemin et notre séjour" [Varela 94].
- L'émergence de l'intuition à la conscience s'accompagne généralement d'un sentiment d'évidence, de certitude. Telle est peut-être la caractéristique la plus étonnante de la connaissance intuitive : l'évidence d'un sens. Non pas un sens abstrait mais un sens vivant, ayant une direction, une profondeur, une épaisseur, un poids, un rythme, une forme, des couleurs... Un sens incarné, dont le concept correspondant n'est que le squelette. L'avènement de ce sens est celui d'un monde, riche en
détails et en couleurs, qui bouge, vibre, a une chair. Elle est souvent accompagnée d'une sensation d'émerveillement.
Loin d'être la simple acquisition d'une information ou d'une connaissance, l'intuition est une expérience profonde qui touche l'être dans sa totalité. L'expérience intuitive, plus qu'une autre manière de se rapporter au monde, apparaît comme une autre manière d'être au monde, "à partir de laquelle se font une autre parole et une autre pensée" [Humbert 85].
- Ce mode intuitif de la cognition semble se retrouver dans toutes les formes de cognition : l'apprentissage, la mémoire, la résolution de problèmes. On distingue ainsi deux usages de la mémoire : une mémoire abstraite, volontaire, désincarnée, dont le but est de restituer le passé dans son exactitude. Et une mémoire concrète, incarnée, spontanée, involontaire, qui suscite à l'improviste un monde. Pour la première, le passé existe comme une chose en soi, un pan de réalité dénombrable. La seconde fait resurgir le passé dans toute son intensité qualitative, sensorielle et émotionnelle, en le dotant d'une valeur d'enchantement et de libération. "Le souvenir prend un sens non plus chronologique, mais, par delà, ontologique. Il devient le moyen d'une adéquation de soi à soi" [4].
- A ce mode de cognition semble être associée une autre forme de langage. Le langage habituel est un langage direct. Il a pour but de représenter, de définir, d'expliciter, de serrer au plus près son objet, qu'il épuise.
Le langage "intuitif" qui accompagne , traduit ou induit le mouvement de laisser advenir et d'accueillir, est un langage "indirect" [Merleau Ponty 69] : il a pour but non de représenter un objet le plus exactement possible, mais de suggérer, de susciter en nous un monde d'une richesse infinie. C'est un langage indiciel, qui garde avec son objet une "distance allusive" [Jullien 95], un langage flottant, détendu. Son sens ne peut être exigé, forcé, il advient sponte sua. Il ne se laisse pas non plus saisir, immobiliser, épuiser à la première lecture. Il correspond à un type d'enseignement où le maître ne dit pas tout, mais crée chez l'élève la disposition à accueillir ce qui naît en lui.
CONCLUSION
L'oubli par les sciences cognitives du mode intuitif de la cognition est symptomatique de toute notre culture, qui ayant presque totalement renié son sens intuitif, cherche désespérément des règles et des principes pour guider ses actions. Notre société paie ce rejet d'un prix très lourd : car nous nous coupons du coeur même de notre expérience et du centre le plus intérieur de notre être.
Nous espérons qu'une description phénoménologique très précise de l'expérience intuitive permettra d'une part de comprendre la place réelle qu'occupe l'intuition dans notre fonctionnement cognitif, et d'autre part de nous réapproprier ce mode de connaissance et d'être oublié.
